(...)
TRANSLATION
« Toute traduction est une manière pour ainsi dire provisoire de se mesurer à ce qui rend les langues étrangères l’une à l’autre ». Enfants nous passions déjà des après-midi entiers dans notre chambre à écouter plein de groupes anglais et américains, de préférence avec des noms brusques comme Cure, Clash ou New Order. Nous les écoutions sérieusement. Les paroles nous restaient pour leur plus grande part impénétrables (nous avions pris allemand première langue), mais c’est justement cette part d’impénétrabilité qui nous les rendait précieuses : on croyait que « close to me » voulait dire « ferme-moi », et cela formait à nos oreilles un énoncé bien troublant. Nous avions ainsi développé tout un système empirique de conversion de l’anglais chanté en notre français adolescent, où « Let’s Dance » (sans doute à cause de l’allemand letzt) se traduisait « dernière danse » (nous préférons rétrospectivement cette fiction à ce que nous comprenons aujourd’hui de cette pauvre chanson). Pour les mêmes raisons germanophoniques, nous prenions « Hey Jude » pour un chant de réconfort à l’intention de la communauté juive. « Beat It » se disait littéralement « bats-le », ce qui à cet âge ne signifie pas rien. Un peu plus tard et pendant longtemps, nous avons cru (ou voulu croire) que Morrissey chantait « le réel autour de la fontaine », ce qui décalait métaphysiquement une proposition peut-être un peu trop sentimentale à notre goût. Nous avions ainsi une passion de la signifiance et une horreur de l’in-signifiant. Cette passion et cette horreur, nous les avons conservées intactes jusqu’à aujourd’hui, et cela malgré notre légèrement meilleure connaissance de la langue anglaise : la mécompréhension est une pratique que l’on travaille pour produire des énoncés. Que se passe-t-il au fond dans notre langue quand nous écoutons une langue étrangère ? Que faisons-nous de cette langue anglaise que nous consommons sans cesse, comment passe-t-elle dans notre français maternel ? Qu’est ce qu’on entend de ce qui se dit dans Happiness Is A Warm Gun ou dans Upside Down ? Qu’est-ce qu’on se raconte de flou, quelles petites fictions, comment notre intelligence réagence les mots saisis au vol, de quoi se remplit l’espace vide entre les points de signification, quelles images se projettent sur l’opacité idiomatique étrangère ? Ce que nous appelons translation est en fait une mauvaise traduction, une traduction méchante, une traduction fausse, farouche, lo-fi, une traduction avec abandon du patron. Une hérésie de traducteurs : elle est malapprise, mal élevée, brutale comme un premier amour. Elle ne respecte rien : elle coupe et jette des pans entiers de texte, fait de détails insignifiants le motif principal, renverse l’ordre des propositions, retourne le sens sans aucune précaution. Elle n’a plus grand chose à voir en vérité avec ce qu’on appelle en général traduction : plutôt un art de l’approximation. Pas non plus un détournement : plutôt un artisanat de la récupération. Elle s’attache particulièrement à l’écartèlement, à la littéralité, à la déperdition, à la dérive, au dérapage, à la coagulation, au contresens : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image, qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. » Traduire une langue qu’on ne connaît pas, ou mal, ou qu’on feint d’ignorer. Comme traduire en français un texte portugais à l’aide d’un dictionnaire de russe. La déperdition comme production, la déprise comme création d’autre chose, l’adultère comme preuve d’amour. « La traduction ne peut que renoncer au projet de communiquer, faire abstraction du sens dans une très large mesure, et l’original ne lui importe que pour autant qu’il a déjà libéré le traducteur et son œuvre de la peine et de l’ordonnance d’un contenu à communiquer. » La translation ne cherche en effet ni la fidélité ni la trahison. Elle ne montre pas beaucoup de respect, mais elle ne pointe pas non plus l’écart comme dans la parodie. Ce qu’elle cherche à rendre de l’original, ce n’est ni l’esprit ni la lettre, ni la forme ni le contenu : un souffle, peut-être ? quelque chose d’une pulsion première ? l’idée d’un courant traversant son squelette, secouant ses os ? Elle est surtout à la recherche d’effets inédits. Pas une expression mais une explosion : comme on fait sauter un moteur de voiture avec un mélange artisanal de sucre et de chlorate de soude, pour libérer de l’intérieur les virtualités captives, pour fabriquer avec les pièces restantes une autre machine servant d’autres usages et d’autres fins. Des techniques de fission nucléaire : en détruisant un noyau on crée une énergie supérieure à la somme des énergies de chacun des composants, on « libère en le transposant le pur langage captif dans l’œuvre ». La translation ne recouvre donc pas un procédé systématique ou aléatoire, plutôt un complexe de techniques simples, connues, éprouvées, à portée de tous, appliquées par traitements successifs, avec une marge d’erreur énorme, manœuvrable à grands coups de gouvernail (l’écriture comme erreur de navigation ?) La plupart de ces techniques nous les devons à d’autres translateurs émérites : Paul Claudel, Antonin Artaud, Louis Wolfson, Jack Spicer, David Cameron, Stacy Doris, Cecilia Bengolea. En voici quelques unes brièvement illustrées : Le mot à mot : « I say boy you turn me inside out » → « je dis garçon tu me tournes à l’intérieur au dehors » ; « no woman no cry » → « pas de femme, pas de cri » ; « don’t go breaking my heart » → « ne va pas casser mon cœur ». Le faux-ami : « a racing horse » → « un cheval de race » ; « a love affair » → « une affaire d’amour » ; « God bless you » → « Dieu te blesse ». La translitération phonétique : « come on baby » → « comme un bébé » ; « get up » → « galope » ; « I don’t tend to them » → « Je ne leur tends pas la main ». Le wolfsonisme, version élaborée et multilingue de la précédente (voir Louis Wolfson, Le Schizo et les langues, 1970). Le rousselisme, ou version monolingue de la même (voir Raymond Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres, 1933). Le babelfish (http://babelfish.altavista.com) : « I know wrong from right » → « je sais le mal de la droite » ; « I want you back » → « je te veux en arrière ». L’homonymie : « there is light » → « c’est léger » ; « a guy like you » → « un gars qui t’aime bien ». L’anglicisme littéral : « don’t come back » → « pas de come-back » ; « go shooting » → « va te shooter » ; « a guy like you should wear a warning » → « un gars qui t’aime bien, il faut mettre les warnings ». Le vérificateur d’orthographe de Microsoft Word : « feel » → « fiel » ; « voices » → « vices » ; « someone » → « sommeil ». Le sérialisme lexical : « imagine me and you » « pense et imagine et figure et envisage et conçois je et me et moi et toi et tu et vous ». Le tourne-autour : « I knew that I would » → « je savais que j’aurais, que je voudrais, je savais que je serais, je l’ai su, je serais, je savais que j’aurais eu, que je l’aurais, je n’ai pas su, je n’aurais pas voulu, su que je l’aurais que je voudrais que je serais »… Et d’autres que nous ne pouvons pas développer ici. Après quelques stages de pratique intensive et l’obtention des grades requis, les impétrants les plus intrépides pourront se lancer dans la « translation aveugle », laquelle consiste à traduire un texte dont on ne connaît que le titre, peut-être l’auteur, vaguement le contexte : cette technique appliquée à des chansons d’AC/DC, par exemple, produit des résultats remarquablement adéquats. Nous pourrions donner des exemples. Mais nous devons encore parler d’amour.
(...)
un lien pour lire l'article en intégralité : http://remue.net/spip.php?article2685
Voir également le spectable 16 Lyriques, un vrai-faux concert mettant en scène une succession de chansons parlées interprétées par Stéphanie Béghain, accompagnée d'une batterie sèche et de guitares électriques. Ce spectacle pose une réflexion sur la traduction : traduction / translation entre des langues, des codes culturels, des genres, des disciplines... Il a été présenté aux Laboratoires d'Aubervilliers en mai 2005 à l'occasion de la manifestation Ouverture 5.
9 LYRIQUES POUR ACTRICE ET CAISSE CLAIREUne proposition de Joris Lacoste et Stéphanie Béghain
Stéphanie Béghain : voix
Nicolas Fenouillat : caisse claire
Joris Lacoste : textes (à partir de chanson de/par Diana Ross, Björk, David Bowie, Elton John, Marvin Gaye, Michael Jackson, James Brown, Bob Marley, New Order)
Vrai-faux concert, fausses traductions, versions de couverture, vraies chansons parlées, croisements de langues, déperdition du signal, joies du contresens, lyrisme littéral, parole perforante, musique minimum, déplacement des repères, exposition de sentiments, drogue spéciale, passage en force, pathos pour tous, débordement du cadre, translations, transformation des motifs, sorties du contexte, modification des proportions, aplatissement de la performance, relief négatif, niveau moins un.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire